
Livre-disque 2 CD, 264 pages, Ed. Voilà Records, Sept. 2025
Les recherches d’Olivier Lalane ont commencé en 2020, pendant le confinement. En s’attardant sur l’affiche d’un concert de 1905 au Musikverein de Vienne, trouvée par hasard, il découvre le nom d’Oskar C. Posa, inconnu au programme, encadré par deux compositeurs beaucoup plus célèbres : Arnold Schönberg et Alexander von Zemlinsky. Intrigué, il recherche en vain le nom de Posa sur Internet et les dictionnaires de la musique. Sa curiosité se transforme en obsession. Il débute alors quatre longues années de recherches qui l’amènent à retrouver des partitions, des manuscrites et des traces de ce compositeur tombé dans l’oubli.
Mais qui était donc Oskar Posa ? Son oubli total frappe comme l’un des plus grands mystères de l’histoire de la musique. Compositeur autrichien post-romantique célèbre au tournant du XXe siècle, ami des grands compositeurs de son époque, il a écrit notamment 80 lieder[1]Les lieder sont des poèmes mis en musique. chantés partout en Europe et aux États-Unis. Ces pièces séduisent par leur sensualité harmonique, héritée de Brahms et Wagner, et la place inédite qu’ils accordent au piano, qui fait jeu égal avec le chant.
Oskar Posa, l’histoire tragiquement banale d’un compositeur victime de l’antisémitisme
Né dans une famille juive de Vienne le 16 janvier 1873, Oskar Carl Posamentir abandonne tôt son patronyme, rattaché au métier de passementier – un artisan tisserand qui fabrique des pompons, rubans, galons, ficelles ou franges de rideau – et c’est sous le nom d’Oskar C. Posa que le compositeur signera ses œuvres et apparaîtra sur scène dès le début de sa carrière, jusqu’à l’adopter officiellement à l’Etat Civil en 1911. Pianiste virtuose, il prend des cours particuliers de piano et de composition auprès d’Otto Bach, d’Ignaz Brüllet et surtout Robert Fuchs, le professeur d’harmonie et de contrepoint d’une génération entière de compositeurs post-romantiques, parmi lesquels Richard Strauss, Gustav Mahler, Hugo Wolf, Alexander von Zemlinsky, Franz Schreker, Jean Sibelius, Max Steiner ou encore Erich Korngold.

Comme Mahler, Posa se convertit au catholicisme en 1897 afin de pouvoir faire une carrière musicale. Le public viennois découvre sa musique en février 1898, dans un concert du baryton Eduard Gärtner et du violoniste Fritz Kreisler, que le compositeur accompagne au piano. Quatre de ses lieder sont créés : Heimweh, Heimkehr, Scheiden und Meiden et Irmelin Rose.
L’année qui suit va s’avérer déterminante. Le pianiste et compositeur Julius Röntgen, à qui Posa a envoyé ses partitions, a le coup de foudre pour sa musique, au point de lui écrire le 18 juin 1899 : « Je place vos lieder au rang des meilleurs jamais écrits, et je suis certain qu’il suffit qu’ils soient connus pour que ce jugement soit universellement confirmé. »[2]Cette référence, ainsi qu’une grande partie de cet article, proviennent du remarquable livret d’Olivier Lalane qui accompagne ce double album.
C’est donc sous les meilleurs auspices que s’ouvre l’année 1900 : en janvier, Röntgen et le chanteur Messchaert présentent plusieurs lieder de Posa à Amsterdam, puis à Vienne. Le succès est immédiat. La maison Simrock, éditeur historique de Brahms, décide alors de publier deux cahiers de lieder de Posa. Au second semestre de 1900, Posa abandonne son poste d’assesseur au tribunal de district de Vienne pour se consacrer pleinement à la musique.
En 1901, alors que doit être donnée sa Sonate pour violon et piano, œuvre géniale à la difficulté surhumaine, les interprètes pressentis se désistent à la dernière minute et la création publique de cette œuvre vire au cauchemar. Le compositeur plonge alors dans une profonde dépression.
Début 1904, Schönberg, Zemlinski et Posa décident de fonder l’Association des compositeurs à Vienne (Vereinigung Schaffender Tonkünstler in Wien) qui a pour mission de promouvoir les œuvres musicales modernes par le concert. Cette Association a pour Président d’honneur Gustav Mahler et des adhérents aussi prestigieux que Max Reger, Hans Pfitzner, Max von Schillings, Karl Weigl, Siegmund von Hausegger, Röntgen ou encore Jean Sibelius. La Vereinigung appelle les compositeurs à proposer des œuvres nouvelles qui seront données en concert. Fin septembre 1904, 127 compositeurs soumettent ainsi près de 900 œuvres ! La première saison s’annonce ambitieuse : six concerts sont programmés. Le 23 novembre 1904, le premier concert présente la Fantaisie Dionysiaque de Siegmund von Hausegger dirigée par Zemlinsky, trois lieder orchestraux d’Hermann Bischoff dirigés par le compositeur et, après l’entracte, la première viennoise de la Sinfonia Domestica de Richard Strauss, avec Mahler à la baguette.


Le programme du second concert, le 25 juin 1905, propose trois créations mondiales dirigées par leurs auteurs : Pelleas und Melisande de Schoenberg, La Petite Sirène de Zemlinsky et, au milieu, les cinq Soldatenlieder de Posa. Les œuvres de Zemlinski et Posa sont relativement bien accueillies, mais l’œuvre de Schönberg, complexe et longue (près d’une heure), déconcerte une partie du public. Mais dans la Vienne conservatrice du début du XXe siècle, aucun des trois compositeurs n’échappe aux nombreuses critiques qui paraissent dans les chroniques musicales après le concert. Les Soldatenlieder de Posa pâtissent de la polémique, et sont même parfois passés sous silence !
Le troisième concert symphonique de l’association, prévu en mars, doit être annulé faute de fonds : il est remplacé par un récital de lieder. La Vereinigung, à peine fondée, ploie sous le poids de son ambition. Malgré les dons, recettes et adhésions, la dissolution, inévitable, est actée à l’automne 1905 après une seule saison de onze concerts. Mais pour Posa, la mission est remplie. Un déficit financier ne signifie pas un échec idéologique. Et si les concerts n’ont certes pas tous révélé des chefs-d’œuvre, l’association a su imposer des noms encore inconnus du grand public à Vienne.
Afin de gagner sa vie, Posa devient alors chef d’orchestre ou de chœur dans différentes institutions allemandes ou autrichiennes. Il donne également des cours privés ou accompagne des chanteuses lors de concerts. En parallèle, il continue à composer des lieder qui connaissent un succès croissant, et en 1911 il trouve un nouvel éditeur, Julius Heinrich Zimmermann, à Leipzig.


Cette même année, Posa devient chef d’orchestre du deuxième plus grand opéra d’Autriche à Graz où il officiera de manière assez régulière jusqu’en 1933. Entre 1933 et 1938, il enseigne en tant que chef de chant au prestigieux Conservatoire de Vienne. Mais le 11 mars 1938, les troupes d’Hitler annexent l’Autriche à l’Allemagne nazie. Quatre jours plus tard, le 15 mars, Alfred Orel est nommé directeur par intérim du Conservatoire de Vienne. Musicologue brucknérien, nationaliste convaincu, il est chargé de mettre au pas l’institution en conformité avec les principes du Reich : évincer les professeurs juifs ou jugés politiquement indésirables. Le 7 avril, Posa est suspendu de ses fonctions d’enseignant. Son licenciement définitif est prononcé le 1er juin 1938. À compter de ce jour, sa musique ne sera plus jamais jouée. Le compositeur demeure à Vienne sans emploi, sans revenu, et sans les moyens de quitter le pays. Il se cloître chez lui avec ses sœurs Charlotte et Helene. Sa troisième sœur, Elsa, sera bientôt déportée avec son mari Ernst Khuner au camp de concentration de Theresienstadt – dont ils réchapperont.

À partir de 1939, le régime nazi confie au musicologue Herbert Gerigk la rédaction d’un Lexique des juifs dans la musique, qui a pour objectif de les exclure de la vie musicale. Contre toute attente, Posa ne figure pas dans la première édition parue en 1940. Le 11 janvier 1941, une lettre signée d’un certain Bury, membre du bureau central de formation idéologique du parti nazi, est adressée à l’éditeur du dictionnaire. Le courrier pointe plusieurs oublis à corriger de toute urgence et notamment Posa. Quelques mois plus tard, son nom est effectivement ajouté dans la seconde édition. Cette inscription officielle parmi les personnalités indésirables scelle définitivement son éviction de la vie musicale.
A la libération, Posa, alors âgé de 72 ans, ne sera pas réintégré au Conservatoire de Vienne. Epuisé et sans ressources, Posa se remet à la composition en 1947. De cette période naîtront trois dernières œuvres, jamais éditées : Edward et Ein Lied Chastelards, deux lieder pour baryton et petit orchestre, le Quatuor à cordes, op. 18, et son unique grande œuvre symphonique pour orchestre, à ce jour perdue, un Praeludium und Fuga fantastica, op. 19. Mais Posa n’a même plus les moyens de régler sa cotisation à l’AKM, la société autrichienne de gestion des droits d’auteur, ce qui le prive de toute possibilité de percevoir des droits ou de solliciter le fonds de secours. Il décède le 15 mars 1951 dans l’indifférence générale.
Entre son décès et ses obsèques, Vienne se réveille in extremis et se souvient soudainement de sa notoriété passée. En reconnaissance de sa contribution à la vie musicale de la ville, on lui attribue une tombe d’honneur au Zentralfriedhof, le cimetière central de Vienne où reposent Beethoven, Schubert, Brahms, Wolf, Zemlinsky ou Schoenberg. Ses partitions et manuscrits rejoignent les étagères de la Bibliothèque de Vienne, installée à l’Hôtel de Ville.
Sources : Olivier Lalane, Livret du CD Oskar C. Posa (1873-1951) – Lieder, Sonate pour violon et piano, Quatuor à cordes
Les interprètes
Juliette Journaux, pianiste ; Edwin Fardini, baryton ; Eva Zavaro, violoniste ; Quatuor Métamorphoses ; Simon Dechambre, violoncelliste

Quelques mots sur le label Voilà Records
Fondé en 2025 par Olivier Lalane, Voilà Records se consacre à la redécouverte de compositeurs tombés dans l’oubli. Chaque projet est pensé comme une véritable enquête : fouilles dans les archives des bibliothèques, lectures, généalogie, chasse aux partitions, presse ancienne dépouillée. L’objectif ? Sortir de l’ombre des trésors de musique inédite et les donner à entendre aujourd’hui avec le même soin, et plus encore, que les grands classiques.
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