Ester, un oratorio de Pourim du compositeur Lidarti (1730- ap. 1793)

Par Hervé Roten

Article paru dans L’Arche Magazine n° 684, janvier-février 2021, pp. 124-125

L’origine de cet oratorio en hébreu, qui retrace l’histoire de la reine Esther, demeure mystérieuse. Jusqu’à peu, seul le texte de cet oratorio nous était parvenu sous forme de deux manuscrits conservés à la bibliothèque de la communauté juive portugaise d’Amsterdam, et d’un troisième, quelque peu différent, dans les réserves de la bibliothèque du Hebrew Union College à Cincinnati. Mais aucun de ces manuscrits ne comportait de notation musicale.
Le livret, intitulé en hébreu Le salut d’Israël par Esther, ou en italien Ester in Oratorio o Sacra Dramma, était attribué au rabbin de Mantoue et Venise, Jacob Raphael Saraval (vers 1707-1782), connu pour son intérêt pour la musique. Dans un document daté de mars 1757, Saraval demande aux autorités du ghetto de Mantoue, quelques jours avant Pourim, la permission pour les élèves de sa Yeshiva de présenter « une sorte d’opéra basé sur une histoire biblique ». Il obtient la permission à condition qu’aucun non-juif ne soit admis à la représentation, à l’exception de l’instrumentiste et du costumier.
Le livret de Saraval, fondé sur le texte de la seconde version de l’oratorio de Haendel (1732), avec beaucoup de coupures et quelques ajouts, est donc resté sans musique jusqu’au 7 novembre 1997, date à laquelle Richard Andrewes, bibliothécaire de l’Université de Cambridge, repère dans une vente de livres de musique d’occasion une partition manuscrite de Cristiano Giuseppe Lidarti intitulée Ester oratorio, 1774.
Quelques mois plus tard, le musicologue de l’Université hébraïque de Jérusalem Israël Adler, qui avait consacré sa thèse aux pratiques musicales savantes dans les communautés juives en Europe aux 18e et 19e siècles, identifiera le manuscrit de Lidarti comme étant la musique correspondant au livret du rabbin Saraval. Un travail de reconstitution de l’œuvre s’engage alors qui aboutira à la création mondiale de l’Oratorio d’Ester en mai 2000 à Jérusalem, puis à sa création française et son enregistrement au Festival de Radio France et Montpellier en 2003, avec des interprètes aussi prestigieux qu’Anne Lise Sollied et Laurent Naouri.

Une question demeure encore à ce jour. Qui demanda à Lidarti de composer une nouvelle musique sur le livret de Saraval ? Etait-ce David Franco Mendes, le célèbre historien et secrétaire de la communauté, lui-même poète prolifique, et qui aurait apparemment commandé le livret à Saraval ? Cette hypothèse n’est pas confirmée. Lidarti, lui-même, ne cite pas dans son autobiographie, intitulée Aneddoti musicali l’existence de cette œuvre, ni même les relations professionnelles qu’il entretenait avec les Juifs portugais d’Amsterdam. Il faut dire que cette autobiographie est courte (1300 mots environ) et mentionne à peine ses compositions qui, selon lui « ne méritent pas d’être remarquées ». Et pourtant son oratorio est loin d’être une œuvre mineure, tant par son imposant effectif musical que par sa durée (près de deux heures) !

Analyse de l’Oeuvre
L’oratorio d’Ester est composé de trois actes comprenant chacun trois à quatre scènes. La partition est écrite pour cinq à six voix de solistes (Ester, Donna Israelita - une « femme israélite » de sa suite -, Ahasveros, Mordocai, Haman et Harbona qui ne fait qu’une brève apparition), un chœur à trois voix et un orchestre d’instruments à cordes, flûtes, hautbois, cors et basse continue. Il est probable que pour des raisons religieuses des hommes interprétaient les voix de soprano. Il existe, dans les manuscrits de la communauté, des documents qui indiquent que les parties désignées comme voix de soprano étaient exécutées par des sopranistes masculins.
Au niveau formel, l’œuvre de Lidarti, bien que datée de 1774, est conçue dans le style préclassique des années 1720-1750. L’ouverture en trois mouvements rappelle les symphonies de Sammartini et les ouvertures d’opéras de Pergolèse, de Jomelli et de Galuppi, et l’orchestre est encore pourvu d’une basse continue, un reliquat des pratiques baroques. Les arias et les duos suivent aussi le style préclassique galant ; la mélodie est généralement cyclique, les harmonies relativement simples et les parties de l’œuvre sont clairement délimitées par des contrastes expressifs.

Voici donc une œuvre qui mérite largement d’être redécouverte. Il n’existe à ce jour qu’un seul enregistrement complet de l’oratorio, malheureusement épuisé. Mais la biographie de Lidarti et de nombreux extraits de son œuvre sont consultables sur le site de l’Institut européen des musiques juives. On notera que l’ensemble baroque Le Tendre Amour présente également sur YouTube des extraits de cette œuvre dans une version colorée inspirée du Pourimspiel.

Discographie
Ester ou Le Salut d’Israël par Ester, de Cristiano Giuseppe Lidarti, Euterpe, 2003.
Livret du rabbin Jacob Raphael Saraval. Direction de Friedemann Layer. Interprétation par l’Orchestre national de Montpellier et le Chœur de la Radio lettone.

Musiques juives baroques : Venise, Mantoue, Amsterdam (1623-1774) - Hommage à Israël Adler, par l’Ensemble Texto, Buda Musique, coll. « Patrimoines musicaux des juifs de France », vol. 10, 2011. Direction de David Klein.

Biographie
- La pratique musicale savante dans quelques communautés juives en Europe aux XVIIème et XVIIIème siècles, d’Israël Adler, Mouton & Co, 1966, pp. 189-236.

En savoir plus sur Lidarti
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